Cinéma, le mot évoque des choses lourdes. Une industrie, des plateaux, des déménagements successifs, des équipes qui s'installent et repartent, du matériel à charrier, une logistique. Du tohu-bohu. De l'énergie collective investie dans le monde physique, sur le mode de la communauté. Ici, rien de tout cela.
Je précise : je ne dis pas que ce n'est pas du cinéma. Je dis que faire un film avec l'IA, ce n'est pas faire du cinéma — puisqu'on échappe au chaos des tournages. C'est plus proche de l'écriture.
Plus proche d'écrire que de tourner
Travailler avec l'IA ressemble davantage à écrire qu'à tourner. Produire et réaliser un long-métrage peut alors faire penser à écrire une novella, une nouvelle — ce court roman d'une centaine de pages qu'un humain seul peut accomplir en quelques semaines ou quelques mois. Il y a cette autonomie, cette légèreté.
La grande nouveauté, c'est la libération de ce moyen d'expression. Ça reste un film — raconter une histoire avec des images, des sons, des mouvements, c'est exactement ce dont il s'agit. Mais le film, comme média, devient accessible à un individu, comme l'écriture l'est depuis toujours. Le récit intime, l'autobiographie, le film personnel pour raconter sa propre famille, faire revivre ses morts à partir de photos anciennes — tout cela devient pensable.
« Faire des films sans avoir à faire de cinéma. »
Le temps et l'argent
La comparaison a ses limites. Raconter la même histoire — décors variés, figurants, effets spéciaux — peut voir ses coûts divisés par cinq, par dix, par cent, voire davantage pour les films grand spectacle. Mais ce n'est pas gratuit. Il y a du temps de calcul, du matériel, de l'énergie. Même avec des modèles open source, le métal a son prix.
Et il y a le temps. Beaucoup de temps. L'IA a un caractère aléatoire : elle ne refait jamais exactement la même chose. C'est avec cela qu'on joue — mais cela demande de recommencer, encore et encore.
L'outil et l'overhead
Selon les outils, ce n'est pas la même histoire. On peut faire un film IA sans aucune appétence pour la technique, en utilisant les plateformes disponibles. Mais alors on passe son temps à manipuler des fichiers, à déplacer des vidéos, des images, des sons d'un service à l'autre. Tout ce travail d'overhead — nécessaire, mais non productif — peut dévorer l'essentiel de l'énergie.
Le chef opérateur logiciel
Sur un tournage, le chef opérateur sculpte la lumière avec le matériel physique. Ici, il y a un équivalent : quelqu'un qui maîtrise la tech, qui écrit du logiciel pour faciliter la fabrication. Dans ce film, je ne dissocie pas la création du travail logiciel — ce n'est pas la même émotion, la même énergie, mais c'est le même temps. En imaginant la scène, on construit aussi les outils qui la rendront possible. Comme penser au déplacement de la caméra fait partie de la mise en scène.
Quand on s'engage sur cette voie — quand on se forme, qu'on devient fort sur ces domaines informatiques — on peut pousser la chose extrêmement loin. Automatiser, paralléliser les calculs, soigner l'ergonomie, rassembler les éléments. Diviser les temps et les coûts. Rendre l'ensemble plus économique, plus performant. Faire tenir un long-métrage sur les épaules d'une seule personne.
C'est précisément ce qu'il a fallu construire pour ce film.
Alors, est-ce du cinéma ?
Que ce soit un film, c'est sûr : raconter une histoire avec des images en mouvement et des sons, c'est la définition même. Cinéma ? Le mot renvoie, par son étymologie, au mouvement — alors a priori oui, mais c'est trop tôt pour le dire. Trop tôt, parce que cela prendra mille formes, et que tout ne se jouera pas sur l'objet, mais aussi sur sa distribution : l'avenir des salles, des festivals. Ces films auront-ils même une forme fixe ? Peut-être seront-ils des objets vivants, comme des programmes qui reçoivent sans cesse des mises à jour.
Tout cela est très jeune — une naissance. Il est trop tôt pour savoir ce que c'est vraiment.